Le système de crédit social chinois attribue une note comportementale à chaque citoyen, influençant l’accès à l’emploi, au logement ou aux aides publiques. Pourtant, des millions de travailleurs licenciés, souvent issus des campagnes, échappent à ces dispositifs officiels ou s’en trouvent exclus. Les filets de sécurité sociale, fragmentés entre régions urbaines et rurales, laissent de larges franges de la population sans protection réelle.
La croissance n’a jamais été aussi spectaculaire, mais elle ne rime pas forcément avec justice sociale. Les politiques publiques, focalisées sur la stabilité, maintiennent les inégalités au cœur du système. Le contrôle social façonne le quotidien des plus fragiles, verrouillant les trajectoires et refermant l’horizon. Pour beaucoup, l’émancipation reste une promesse lointaine, étouffée par la surveillance et la précarité.
Pauvreté en Chine contemporaine : quelles réalités derrière les chiffres officiels ?
La pauvreté en Chine refuse de se laisser enfermer dans des statistiques. Certes, la République populaire proclame avoir éliminé l’extrême pauvreté en 2020, mais le terrain contredit souvent les bilans officiels. Le Parti communiste chinois vante la croissance et ses « bienfaits » sur le développement humain. Pourtant, derrière les tableaux de chiffres, une multitude de situations précaires subsiste, ignorée des projecteurs.
Dans les grandes villes chinoises, le décor impressionne. Mais il suffit de s’aventurer en marge pour découvrir une Chine invisible, où des millions de personnes s’entassent dans des conditions précaires. Les « villages urbains », ces faubourgs d’habitat informel nichés au cœur de l’essor économique, révèlent l’écart entre façade et réalité. Les travailleurs migrants venus des campagnes forment l’ossature de l’économie, tout en restant privés de droits sociaux complets, souvent relégués dans des logements vétustes.
Quelques réalités sociales
Certains éléments permettent de mesurer ces écarts persistants :
- Les inégalités frappantes entre régions côtières développées et provinces intérieures moins favorisées.
- Le système du hukou (livret de résidence), qui ferme l’accès à de nombreux services sociaux à une partie de la population.
- L’accès inégal à l’école et aux soins, qui freine la mobilité sociale.
Des spécialistes comme Jean François Billeter l’ont bien observé : la pauvreté se glisse dans les failles d’un développement accéléré, mais déséquilibré. Si le développement humain progresse, la société chinoise reste traversée par les tensions de la mobilité sociale, de l’exode rural et des bouleversements urbains.
Contrôle social et surveillance : comment l’État façonne le quotidien des populations défavorisées
En Chine, la réussite économique ne va jamais sans une surveillance étroite. Dans les villes chinoises, les personnes défavorisées vivent sous l’œil constant de dispositifs de contrôle : caméras à chaque coin de rue, bases de données, comités de voisinage. Chaque geste, chaque démarche administrative, chaque interaction sociale est susceptible d’être consignée. Le moindre faux pas ne passe pas inaperçu.
Le Parti communiste ne laisse rien au hasard. Héritage du maoïsme, la surveillance sociale s’est institutionnalisée et renforcée. Les familles pauvres se voient parfois attribuer un référent, chargé de veiller à la scolarité des enfants, à l’accès aux aides, au respect des « valeurs socialistes ». Cet accompagnement officiel s’accompagne d’une suspicion latente, qui pèse sur chaque initiative.
Dans les quartiers populaires, la moindre erreur, un retard de paiement, une absence scolaire, un comportement jugé déplacé, peut déclencher l’exclusion de certains droits. Les habitants s’adaptent, cultivant leur discrétion et tissant des liens de solidarité à l’abri des regards, pour limiter les risques.
La surveillance infiltre aussi la sphère privée : smartphones contrôlés, conversations filtrées, déplacements traqués. Être pauvre en Chine, c’est apprendre à composer avec cette omniprésence invisible, qui modèle les comportements et bride les ambitions. Les données personnelles nourrissent ainsi une économie socialiste de marché où la stabilité du système l’emporte sur l’autonomie individuelle.
Travailleurs licenciés : entre précarité, droits restreints et stratégies de survie
La pauvreté n’épargne pas les pôles urbains. Dans les villes chinoises, un flot de travailleurs licenciés tente de tenir debout dans un environnement incertain. L’industrie, longtemps moteur de la croissance chinoise, a connu des vagues de fermetures et de restructurations, laissant sur le bord de la route des millions de salariés, souvent sans diplôme transférable.
Pour ces travailleurs, l’existence bascule du jour au lendemain. L’accès à la protection sociale s’avère limité, les indemnités, maigres, peinent à couvrir les besoins de base. Les droits garantis sur le papier restent insuffisants. D’une province à l’autre, les mécanismes de soutien varient, laissant nombre de personnes sans solution réelle. Face à cette insécurité, la débrouille s’impose : les plus jeunes enchaînent les emplois précaires (coursiers, petits métiers, collecte de déchets), tandis que les plus âgés s’en remettent à la famille ou patientent dans l’espoir d’un poste financé par l’État.
Stratégies de survie
Face à la précarité, plusieurs tactiques émergent :
- Accumuler les emplois temporaires pour diversifier les revenus
- Se déplacer vers des villes secondaires, moins saturées et parfois plus accessibles
- Mobiliser la famille élargie pour partager les ressources et amortir les coups durs
La population paupérisée doit composer avec ce quotidien instable. Les personnes défavorisées inventent des formes d’entraide, s’organisent, innovent parfois, mais demeurent sous pression. L’équilibre reste fragile, entre désir de s’en sortir et réalité d’un système social morcelé, où la précarité s’impose comme une nouvelle norme.
Quels leviers pour lutter contre la pauvreté et renforcer la justice sociale en Asie ?
La réduction de la pauvreté en Chine s’inscrit dans un mouvement régional. Après avoir proclamé la disparition de la pauvreté extrême en 2020, les autorités cherchent à consolider ces acquis. Le Parti communiste mise sur le développement humain, alliant aides financières, accès aux soins et soutien éducatif. Mais le chantier reste immense, surtout dans les campagnes où les écarts résistent, malgré la croissance chinoise.
La coopération régionale prend de l’ampleur : plusieurs pays d’Asie orientale s’inspirent du modèle chinois, adaptent leurs propres filets sociaux et encouragent l’intégration économique. Grâce à l’appui d’institutions telles que la Banque asiatique de développement, les échanges de bonnes pratiques s’intensifient. Quelques dispositifs émergent : formation professionnelle, micro-crédit, soutien aux petites entreprises. Ces solutions, efficaces dans certaines zones, se heurtent toutefois à la fragmentation des systèmes sociaux.
Le développement humain s’appuie aussi sur l’engagement d’acteurs locaux : ONG, associations, réseaux solidaires pallient les carences publiques. Bien que le secteur associatif reste timide en Chine, son essor commence à influer sur la société. À Shanghai ou Shenzhen, des projets pilotes se multiplient, associant intégration sociale, accès à un logement digne et accompagnement des familles. La question de la justice sociale, longtemps marginale, s’impose désormais dans le débat public, portée par l’expérience chinoise et les dynamiques asiatiques environnantes.
Face à la modernité qui avance à grands pas, une question demeure : la croissance chinoise saura-t-elle un jour desserrer l’étau de la précarité ? Ou faudra-t-il inventer d’autres horizons, loin des bilans triomphants et des cases à cocher ?


